Une porte vers ailleurs

Le blog d'un niçois qui part voyager un an en Nouvelle Zélande.

27 avril 2008

La remplacante

NdA : Une fois n'est pas coutume, cette note n'a strictement rien a voir avec mon voyage en Nouvelle Zelande, mais est une (tres modeste) participation au petit jeu lance par Mlle Bille ICI.

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J'etouffais un baillement, surprise moi-meme par son ampleur, alors que des bruits de pas derriere la lourde porte de chene m'annoncaient que mon coup de cloche avait bien ete entendu. L'excitation prit alors le pas sur la fatigue, l'adrenaline balayant d'un seul coup et ma nuit de revisions, et mon reveil matinal, et mon trajet aussi glace qu'inconfortable dans la charette d'oncle Arthur. Que dis-je, excitation ? L'emploi du mot 'angoisse' aurait ete plus adequat. Diantre, imaginez donc ! Je postulais au chateau en tant qu'archiviste ; moi, une assistante bibliothecaire, de dix-sept printemps, et femme de surcroit. Autant dire que dans mon esprit, je ne me voyais pas vraiment acquerir ledit mandat.

Alors qu'une clef tournait dans la serrure de cette fine tour Ouest, j'inspirais a fond et tentais de m'impregner du calme de cette belle matinee de printemps. Le brouillard s'etait leve pour laisser la place a un ciel d'un bleu reposant, les rayons du soleil jouaient sur les creneaux du chemin de ronde Est, et les oiseaux du bois du Houx chantaient gaiement. Maintenant que j'y repensais, meme le garde de la tour de guet m'avait salue en sifflotant un vieil air connu. "Ronds dans l'eau" m'avait toujours mise de bonne humeur et avait valu a Gontrand de Coq une belle renommee chez les menestrels - avant cette histoire de chute de cheval, evidemment. J'ai souris.

La grosse dame qui apparut derriere la porte souriait aussi, rougeaude d'avoir couru - a moins qu'elle ne soit toujours comme cela. Ses yeux petillerent en me devisageant, et elle essuya ses mains mouillees sur son tablier.
"Ah mais ca ! qu'elle lanca, C'est qu'on dirait bien notre nouvelle archiviste !"
Sa voix chaude me reconforta comme un bol de soupe un soir d'hivers.
"Eh bien, balbutiais-je en retour, ce sera au baron d'en decider, mais j'espere en effet que ma lettre de credit de Maitre Briand et ma...
- Oh le beau phrase que v'la !
me coupa-t-elle, ca va rappeler notre cher Maitre Biron, ca oui..."
Une ombre passa sur son visage, aussitot chassee par un large sourire jovial.
"Mais suivez-moi donc, que je vous montre vos appartements !"
Je n'eus pas le temps d'evoquer ma surprise, ni d'expliquer que je n'avais aucune affaire avec moi puisque je ne venais que postuler, que sa poigne m'attrappa le coude pour m'entrainer a l'interieur de la tour. Ma main tenait toujours ma lettre de credit, mon tresor, mon bien le plus precieux, redigee par l'homme de lettre qui m'avait tout appris. Mais elle me sembla soudain inutile et je la regardais d'un air vide, pauvre parchemin un peu froissee entre mes doigts...

Absorbee par mes pensees, je manquais trebucher sur un baquet d'eau que ma guide ecarta alors du chemin avec un sourire gene. Nous nous trouvions dans une sorte d'antichambre, et a cote de l'escalier menant aux etages s'ouvrait une porte sur une salle de sejour encombree. De larges raies lumineuses entraient par toutes les fenetres qu'on avait pu ouvrir, mais cela ne changea pas grand chose a la premiere impression qui se grava en moi : l'ancien archiviste vivait au sein d'un capharnaum heteroclite ou se meleaient les objets les plus incongrus. Pres de la porte, a meme le sol, le soc d'une charrue ; contre le mur, plus loin, une paire de balais ; sur le bureau, quatre chandeliers, des papiers epars, un encrier vide ; sur le lit, a plat, un portrait d'une homme portant barbe et moustache, debout pres d'un fauteuil ou souriait une demoiselle qui me rappela quelqu'un... mais je n'eus pas le temps d'en voir plus. la grosse dame sembla en effet changer d'avis, et avec un nouveau sourire gene elle referma la porte sur les puits de lumiere ou dansait une poussiere abondante.
"Et si on commencait par la bibliotheque, plutot ?"

Je commencais a me demander ce que je faisais ici, mais la suivi a l'etage par l'etroit escalier en colimacon, le froissement de sa robe - qui touchait les murs au niveau de ses hanches - resonnant assez fort dans l'edifice de pierre. J'entrais ainsi bientot dans la bibliotheque, qui me destabilisa : elle etait l'exact oppose de celle de Maitre Briand. Par sa taille et par le nombre d'ouvrages presents, bien entendu, car celle que j'avais arpente ces dernieres annees etait tres modeste ; mais aussi par sa tenue, qui n'avait rien de commun avec la clarte, la proprete maniaque et le classement sans faille de mon Maitre de Lettres. A la verite, la salle me fit plus penser a un vieux grenier, a ce genre d'endroit ou personne ne vient jamais a moins d'avoir vraiment quelque chose a y chercher. De nombreux emplacements etaient vacants sur les etageres, et une pile d'ouvrages edifiee a meme le sol semblait monter la garde a l'entree. Sans meme y reflechir, j'attrappais un exemplaire de "De l'elevage bovin dans les territoires de l'Est" par Pierre Marcus, malencontreusement range a cote d'un recueil de chants religieux du Pere Cahen ; j'errais alors entre les rangees de livres, et reposait l'epaisse reliure de cuir un peu plus loin, incertaine qu'elle soit plus a sa place ici qu'ailleurs. Ma guide sembla voir mon embarras : dansant d'un pied sur l'autre, triturant le coin de son tablier, elle finit par balbutier quelques excuses.
"Ah, mais ca a pas toujours ete comme ca, vous savez. Maitre Biron, c'etait un brave homme, soigneux et tout. C'est une belle bibliotheque, voyez ? Mais bon, ces dernieres annees..."
Elle ne termina pas sa phrase, et je ne posais pas de question : visiblement mon predecesseur etait quelqu'un d'apprecie, et je me voyais mal critiquer son travail ou parler ouvertement de mes doutes quant a son cote "soigneux".  Je m'abimais plutot dans la contemplation du travail de titan qui attendait le remplacant de feu Maitre Biron... tout en ayant du mal a realiser que la rougeaude me traitait comme si ce remplacant, c'etait moi.
"Et si on allait voir votre cabinet de travail ?" qu'elle reprit, dans un effort visible de me rendre mon sourire. J'etirais le coin de mes levres avec grand peine, mais je crois qu'elle n'a pas realise que la perspective de decouvrir la salle des archives me faisait desormais sacrement peur...

Helas, a l'etage suivant, je decouvris que j'avais raison d'avoir peur : le grincement rouille de la porte me fit frissoner, et la toile d'araignee qui s'etira entre le chambranle et le battant termina de me convaincre que je n'irais pas plus loin que le seuil, au moins pour aujourd'hui. Elle penetra la-dedans comme si ce n'etait rien, et alla ouvrir les volet de bois qui craquerent a me donner la chair de poule.
"Apres un petit coup de menage, hein, ca f'ra de suite plus propre. Et pis, c'est mieux range ici."
Je constatais en effet, a la lumiere qu'elle fit entrer dans le vieux cabinet de travail, que ce dernier - bien qu'enterre sous une epaisse couche de poussiere - etait plutot en bon ordre. Les rouleaux de parchemins etaient sagement glisses dans leurs alcoves, et l'ecritoire etait libre de tout objet heteroclite. Pourtant, je ne pus m'empecher de me dire que l'archiviste ne devait pas beaucoup travailler, et passait sans doute plus de temps a compter fleurette aux dames de chambre que sur sa chaise de travail.

Je realisais seulement alors que c'etait peut-etre pour cela que le chateau etait pret a prendre le premier postulant venu - en l'occurence moi - tant qu'il s'acquittait de sa tache mieux que le precedent. Ce qui ne me semblait pas tres difficile.

Je ne suis pas sotte, et la situation commenca serieusement a agacer mon sens critique. Il me sembla invraisemblable qu'un baron se permette de payer un archiviste si peu consciencieux et respectueux de ses ouvrages. Je compris peu a peu que le baron devait se trouver dans une situation delicate : apres la disparition de l'archiviste, son successeur allait avoir un travail si phenomenal qu'il etait sans doute difficile de trouver quelqu'un de volontaire, aussi prestigieux que soit le poste. Peut-etre meme, me dis-je en sursautant, que je n'etais pas la premiere personne a me presenter en froncant le nez devant tant de negligence. Apres tout, je n'etais pas de la Province et n'avait entendu parler de ce que le Baron cherchait un archiviste que par l'oncle Arthur. Peut-etre le maitre des lieux n'attendait-il qu'une bonne poire qui accepterait de ranger le capharnaum qu'avait laisse derriere lui le peu serieux Maitre Biron. Il fallait que j'en ai le coeur net.
"Je vous remercie bien bas pour la visite des lieux, madame... commencais-je, ressortant ma lettre de credit comme un bouclier, c'etait vraiment passionnant, mais je crois qu'il est temps que je me presente devant le baron."
Elle eut l'air decue, comme si elle venait d'echouer dans une mission importante. Se reprenant bien vite, elle m'adressa un sourire et me raccompagna a l'entree de la tour Ouest.
"Je vous attends ici. La, vous sortez, c'est tout droit a travers le jardin, puis a droite apres les ecuries. Demandez au garde. Et pas de madame avec moi, appelez-moi Babette !"

M'extirpant lentement de son babillage, je retrouvais enfin l'air frais et fis quelques pas dans les jardins, suivant la direction qu'elle m'avait indique. Je soufflais et tentais de reflechir un peu a la situation, quand le vol d'un papillon entre les fleurs de la roseraie attira mon attention sur un espace paisible a l'ombre de la petite eglise. Le cimetiere.

Prise d'une impulsion, je bifurquais vers les allees droites et fleuries de ce lieu de repos. Je m'avancais parmis les tombes, mieux entretenues que la bibliotheque : le jardinier n'etait visiblement pas de la famille Biron. Sans me l'avouer vraiment, je cherchais en fait la pierre de mon predecesseur, de l'archiviste dont j'allais prendre la place. Quelque part, si j'obtenais ce poste - ce que je n'etais plus tres sure de vouloir - c'etait un peu grace a sa mort. J'en eprouvais une legere gene, largement compensee par la certitude que je ferais mieux mon travail qu'il ne l'avait fait. C'est sur cette pensee precise que je trouvais enfin la stele de Maitre Biron. Je restais un long moment interdite, bouche bee et yeux ronds, devant le marbre grave. Et je compris tout : les appartements debarras, la poussiere et le desordre, le portrait ou Babette etait si mince et si jeune, la soit-disante incompetence d'un archiviste meticuleux...

Ca fait vingt-deux ans qu'il est mort, l'archiviste.

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Posté par STV_ à 08:00 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Faut pas y aller, c'est dangereux, c'est un piège.
Elle va pas rester, hein ?
Je me répète, mais j'aime beaucoup tes histoires.

Posté par berthoise, 27 avril 2008 à 09:07

Je m'attendais bien à une chute... mais pas dans une bière de 22 ans ! En tout cas si elle reste, elle va en avoir du boulot !

Posté par Sandrine, 27 avril 2008 à 09:21

Quelle délicatesse dans le non-dit pour nous faire comprendre que Babette se faisait rugir le radis rose avec le maître les lieux...

Posté par Jacques, 27 avril 2008 à 11:25

Une belle histoire, je l'imagine bien en film, très bien même !

Posté par Tiphaine, 27 avril 2008 à 12:51

Salut frangin!!!

Coucou toi!

Juste un petit coucou car ça commence à faire un bout de tps!!
Je vois que tout ce passe bien à l'autre bout du monde et que tu t'entraine pour rentrer en France à pied (il va falloir tavailler la nage maintenant!!!)...
C'est génial de suivre T aventures et de voir T magnifiques photos...J'espère que ton voyage ce passe comme tu l'avais imaginé et que tu profite à fond de tout ces moments hors du commun ( pour nous ici en tout cas!) et fort en découverte, en rencontre et en émotion!!!
Merci pour T petites dédicasses et j'esère à bientot, peut être au téléphone...
Plein de gros bisous frero....
Enjoy Yourself and See You!!!!

Posté par Frangine, 27 avril 2008 à 22:46

Revue de post

Berthoise : je me repete, mais merci beaucoup.

Sandrine : la chute est, mot pour mot, issue de la note de Mlle Bille. Je sais pas pourquoi, la phrase m'avait fait crouler de rire...

Jacques : hi hi hi ! Oui, je suis coquin...

Tiphaine : avec Diane Kruger dans le role principal (non, ne me demandez pas pourquoi).

Frangine : j'osais pas t'appeler (je suppose que tu es occupee ce week-end :p) mais je le ferais un de ces quatre ;) Bisous !

Posté par STV., 28 avril 2008 à 00:33

je l'imagine très bien, la bibliothèque; même, ça me plairait bien d'petre à la place de la nouvelle archiviste. Au moins, elle est certaine de garder son boulot

Posté par melle Bille, 28 avril 2008 à 08:58

J'aime beaucoup, je suis fan, bisous tout plein

Posté par Môman, 28 avril 2008 à 14:44

Je crois que je devine la suite de l'histoire... la fille dispose de grands pouvoirs magiques; elle va découvrir que ses parents l'ont recueilli bébé et qu'en vrai elle est orpheline. De plus, un vieux mage puissant va lui dire qu'elle est l'élue qui sauvera le monde, et va l'entrainer dans un long voyage semé d'embuches. Elle va faire des rêves étranges aussi, et aura une histoire d'amour un peu compliquée a gérer....

Tu vois je suis un lecteur assidu de ton blog...

Blague à part en tout cas je voulais te féliciter; j'ai trouvé que tu avais un très bon style.

Bise

Posté par spirit, 28 avril 2008 à 22:12

Revue de post

Mlle Bille : ah bah c'est sur que pour le coup, c'est pas un CDD de six mois...

Moman : l'objectivite n'est pas au rendez-vous, mais merci quand meme ;)

Spirit : MDR :D (bien vu :P)

Posté par STV., 29 avril 2008 à 02:51

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