04 avril 2008

#29 Un trajet en bus

Il ajusta les ecouteurs puis selectionna le repertoire "Blankass". Et ainsi, alors qu'il faisait glisser le telephone-baladeur mp3 au fond de sa poche, la voix grave et melodieuse commenca a chanter "Je suis ne dans le monde entier, j'ai la meme bouche et les memes idees..."

Les doigts de sa main droite ne purent s'empecher de taper la mesure sur le revers de son jean alors qu'il s'adossait au pilier de l'arret de bus, le sac de courses a ses pieds. Il s'appretait a verifier mentalement qu'il n'avait rien oublie lors de cette incursion a l'hypermarche - pompeusement nomme "New World", un euphemisme pour ce temple de la consommation bati au beau milieu des champs peuples de moutons - lorsque le bus jaune deboula du rond-point pour s'arreter juste sous son nez. Dans ses oreilles la voix chaude fredonna "Il ne faut jamais freiner. Les voitures sont faites pour rouler, pas pour s'arreter" et ca le fit sourire. Les portes du bus s'ouvrirent comme il retirait les ecouteurs de ses oreilles.
"Good afternoon, commenca-t-il, sans plus desormais se complexer de son terrible accent francais, Is this the bus going to Arrowtown ?"
Le chauffeur, kiwi pure souche a l'allure de surfeur, souleva ses lunettes de soleil fashion.
"Nope. Sorry guy, yours is number ten. Next one.
- Okay thanks.
- No problem."
Le bus redemarra aussitot. Il reposa le sac a provisions qu'il avait attrape machinalement et replaca ses ecouteurs.

L'apres-midi etait bien avance, et malgre les nuages qui encombraient la majeure partie du ciel, l'air commencait a prendre cette teinte jaunatre de vielles photos passees qu'il affectionnait tant. La lumiere etait vraiment differente, a cette heure-la. Tout lui sembla plus beau. Puis il se dit que ca n'avait aucun sens : la beaute d'un objet, d'une personne, d'un lieu est-elle intrinseque ? Ou depend-t-elle de l'angle depuis lequel on observe, ou de la lumiere ambiante ? Mentalement, il eclata de rire en se demandant ce qu'il lui prenait de se poser ce genre de questions. Ses levres s'etirerent a ces interrogations futiles et il balaya le tout de ses pensees.

Tout a ses relfexions, la musique jouant dans ses oreilles et ses doigts battant sa poche, il realisa a peine que plusieurs minutes s'etaient ecoulees quand un nouveau bus jaune penetra le rond-point et vint se garer sur l'espace dedie. Cette fois, c'est le chauffeur qui demanda : "Arrowtown ?". Il acquieca et monta, jonglant avec son telephone, son sac de courses et son portefeuille pour trouver la monnaie necessaire au trajet. Et au moment de s'asseoir enfin sur l'un des nombreux sieges libres, ledit portefeuille se fit la malle et s'ecrasa sur le sol, repandant alentour une partie de son contenu.
Apres avoir remis le telephone dans sa poche et pose le sac, il recupera lentement les elements epars : son passeport d'abord, peut-etre son bien le plus precieux ; une piece de deux dollars et trois de cinquante centimes, avec lesquelles il ne pouvait guere s'acheter grand chose ; un ticket de retrait d'un distributeur automatique WestPak, d'un montant de quatre-vingt dollars et date du jour meme ; une carte de visite d'un suisse rencontre dans un backpacker, a qui il devait ecrire pour recuperer les photos d'une excursion commune ; et enfin une silhouette de mouton en plastique, qu'il fit tourner trois fois entre ses doigts avec un petit sourire enigmatique.

Il replaca soigneusement tout ce fourbis dans le portefeuille apprenti-fugitif, et glissa le prisonnier dans la poche du jean qu'il ne quittait presque jamais. Son corps entier bascula lentement sur le cote jusqu'a ce que son epaule rencontre la vitre de la fenetre. Dehors, un champ defilait a toute allure, defiant quiconque de determiner le nombre exact de moutons s'y reposant. L'equivalent de la population de Queenstown, se dit-il.
Puis le bus penetra le petit et paisible village d'Arrowtown, en longea l'avenue principale, puis s'immobilisa plus loin a gauche, sur le parking. La fille assise devant lui se retourna, l'air perdue.
"Is this the last stop ?
- Yeah. The last one"
repondit-il avec un sourire aimable. Il agrippa son sac de courses et descendit du bus jaune. Blankass chantait "On a ete moins longs a se tendre les bras, moins cons que ce qu'on est parfois", mais en l'occurence ca n'avait aucun rapport avec la situation actuelle.

Il venait juste de faire un enieme trajet en bus.

Posté par STV_ à 09:43 - - Commentaires [5] - Permalien [#]


Commentaires sur #29 Un trajet en bus

  • Ah ben tu y es arrivé, ca y est

    J'aime bcp, btw, chouette note.

    Posté par Mlle Moi, 04 avril 2008 à 10:34 | | Répondre
  • Comme quoi un rien devient une aventure tout seul au loin.

    Posté par monsieurmonsieur, 04 avril 2008 à 19:28 | | Répondre
  • Revue de post

    Mlle Moi : faut croire que j'ai pris tes menaces au serieux merci. Beaucoup.

    Monsieur : comme quoi un rien n'a pas besoin d'etre une aventure pour etre raconte.

    Posté par STV., 05 avril 2008 à 04:29 | | Répondre
  • J'aime bien.

    Posté par berthoise, 05 avril 2008 à 08:40 | | Répondre
  • je te savais poète te voilà écrivain ! ca faisait longtemps que je n'étais pas venue alors je reprends tout a l'envers ! merci de montrer que la magie des moments quotidiens ne demande qu'a être révélée le tout est de savoir la regarder ... peut-être une histoire d'angle, ou d'éclairage après tout !

    Posté par steph, 13 mai 2008 à 10:47 | | Répondre
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